Heure Outre-Atlantique

Martinique: 06/02/2012 04:29
Métropole: 06/02/2012 09:29

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Calamar de Récif
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Petite pause dans l'herbe
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A l'Anse Mitan
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Mdr !
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Une semaine après le stage...
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Juste avant de disparaître dans un trou incroyablement étroit
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Échoués sur la grève… ou « L’absurdité partisane »

Fin de la grève générale… après plus d’un mois de blocage !

La vie pendant la crise

Nous avons vécu cette longue période avec inquiétude mais intérêt, curieux de voir la façon dont un tel mouvement social pouvait perdurer, au fil des semaines, malgré une vie quotidienne rendue difficile pour la plupart des Martiniquais.
En ce qui nous concerne, nous avons eu pas mal de chance en fait, ce qui nous a permis de rassurer régulièrement nos familles et nos amis : notre Sud Caraïbe, quelque peu éloigné des manifestations Foyalaises, nous a épargné les tensions vives, voire les violences, qui ont malheureusement éclaté dans le centre de l’île ; et la présence de nombreuses structures touristiques nous a permis de nous remplir le bide de temps en temps au restaurant pour éviter de vider nos placards trop rapidement…

Mais ce confort relatif ne nous a pas empêchés de vivre quelques uns des événements « au coeur de l’action », comme ce jour récent (vendredi 6 mars) où j’ai joué les preux chevaliers pour aller chercher Maïna, coincée en plein coeur de Fort-de-France, alors que jeunes voyous et gendarmes mobiles s’affrontaient à quelques rues de là, jets de pierres et véhicules incendiés contre matraques et bombes lacrymogènes !
Ou, de façon plus récurrente au cours du mois, les nombreux jours où nous n’avons pas pu nous rendre à notre travail respectif, soit (dans le cas de Maïna) parce que des manifestants un peu violents les avaient contraints manu militari à évacuer leurs locaux, soit (dans mon cas) parce que les barrages et la pénurie d’essence m’empêchaient d’aller jusqu’à mon bureau…

Si certains de ces désagréments étaient prévisibles (et partiellement acceptables), nous avons tout de même été étonnés, voire choqués, de la tournure qu’ont parfois pris les événements…
Ce qui était au départ une revendication on-ne-peut-plus légitime (une protestation générale contre la vie chère… particulièrement chère ici !) a tourné progressivement à la tragi-comédie, au gré des violences et des obstinations qui, d’un côté comme de l’autre, ont fait pourrir la Martinique…

Une grève trop dure et qui a trop duré

La dureté de la grève, et l’intransigeance du « Collectif du 5 février », ont fait beaucoup de mal à la Martinique :

  • Le blocage du port a fait pourrir des tonnes de bananes, faisant certainement perdre de coquettes sommes à quelques patrons békés qui s’en remettront sans égratignures, mais touchant également des dizaines d’ouvriers cueilleurs, qui, eux, n’ont pas besoin de ce genre de mise en péril de leur emploi.
  • La paralysie de l’île a également inquiété les services hospitaliers, mal approvisionnés en médicaments et matériel médical, et qui ont un moment envisagé d’évacuer les malades les plus graves, qui ne pouvaient plus être soignés correctement en Martinique.
  • De façon générale, un aussi long blocage a sérieusement mis à mal l’économie Martiniquaise, précarisant la situation des plus faibles – ceux-là mêmes que le mouvement devaient pourtant chercher à mieux protéger. Dans un département déjà touché par un taux de chômage de 21%, pousser à la faillite des petites entreprises et conduire plusieurs milliers de Martiniquais à l’ANPE, à cause de la grève, n’était peut-être pas la meilleure des méthodes.

Qu’on ne se méprenne pas : je ne renie pas du tout mon adhésion à la cause initiale de ce combat, à savoir la lutte contre la vie chère. Mais au vu de la façon dont se sont déroulées les choses, il y a bien des choses qui méritent critique…
Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à avoir perdu le fil de ce « Collectif », qui l’a en fait été de moins en moins (collectif) au fil des semaines… Le nombre de manifestants n’a cessé de baisser au fil des défilés, et même la présence de plusieurs milliers de militants ou sympathisants n’a pas pu masquer le raz-le-bol et l’incompréhension qui ont fini par gagner la majorité de la population.
La consultation des forums Martiniquais sur internet m’a montré une flagrante évolution, d’un engouement solidaire global au début, à de nombreux mécontentements à la fin. C’est en parallèle à cette évolution que j’écris ici moi-même le contre-pied à mon propre appel du 10 février dernier !

D’un côté comme de l’autre, il y a eu des ratés, comme il y en a sans doute toujours :

  • Les malhonnêtes ergotages de la Grande Distribution sur la question des familles de produits (« Ah, quand vous parliez de baisser les prix de 100 produits, vous vouliez dire par exemple toutes les pâtes, toutes les eaux minérales? On n’avait pas compris… On croyait que vous vouliez vous partager un seul paquet de pâtes pour toute la Martinique… On est un peu bêtes, désolés! »)…
  • Le ridicule de Jégo, omni-absent couard, même rappelé à l’ordre (et à Paris) le 9 février par Fillon qui a sur la lancée refusé le pré-accord négocié par son Secrétaire d’État à l’Outre-Mer…
  • Les fiertés des uns et des autres, vexés à la moindre occasion, qui ont fait durer les négociations plus que de raison…

Dangereuses dérives

Mais plus grave, sur ces ratés se sont superposées des dérives inquiétantes et insupportables :

  • Les ineptes propos racistes (anti-noirs) d’une poignée de békés exécrables, auxquels ont vite répondu d’ineptes propos racistes (anti-blancs) d’une poignée d’indépendantistes détestables…
  • Les violences, aux personnes ou aux biens, agression, pillages de magasins, ou presque-guerillas urbaines, qui sont nées des tensions de la grève, mais n’ont jamais été condamnées clairement par ses instigateurs…
  • Plus fort encore : c’est l’arrestation de certains casseurs et pillards qui a été condamnée (vous lisez bien) par certains militants… Les « résistants » d’une cause sont certes les « terroristes » de la cause opposée… Mais je vois mal quelle « résistance » évoquer, quand des hommes et des femmes « sans passé judiciaire » profitent de l’anarchie naissante pour dévaliser des magasins de Hi-Fi…

De façon générale, le Collectif a fait preuve d’un remarquable manque d’auto-critique et de prise de recul.

Lorsqu’un pacifique cortège d’agriculteurs et de patrons est venu manifester pour la reprise du travail (après tout de même un mois de blocage), le Collectif a crié à la provocation, et a presque félicité les jeunes des cités qui ont attaqué les contre-manifestants et brûlé leurs tracteurs !
On peut certes critiquer le manque de délicatesse d’une contre-manifestation intervenant (a fortiori avec quelques békés à sa tête) alors que les négociations étaient en bonne voie d’aboutir ; mais on ne peut que condamner, sans équivoque, la violence qui leur est tombée dessus…

La voix de Serge Letchimy, député-maire de Fort de France et digne héritier intellectuel d’Aimé Césaire, a été l’une des seule à s’élever de façon claire contre toutes les violences, d’un côté comme de l’autre.

(D’ailleurs tant que j’en suis à parler de Césaire, cela me fait penser…
La Martinique a vibré d’un poignant hommage collectif lors de la mort du « chantre de la négritude »…
La Martinique a salué unanimement l’accès au pouvoir de Barack Obama aux Etats-Unis…
Mais tandis que ces deux hommes ont pour point commun d’avoir mobilisé toutes leurs forces pour encourager le « vivre ensemble », les dérives communautaristes (et a fortiori racistes) de la grève ont montré la volonté inverse d’une part minoritaire (mais inquiétante) de la Martinique…
Fin de la parenthèse.)

L’une des dérives inquiétantes de ces événements, je le disais, a été la tendance totalitaire du Collectif, et son absence totale de remise en question.
Certaines de ses déclarations fleuraient bon (si j’ose dire) le diktat, comme un avant-goût nauséabond de ce que pourrait donner une poignée de mécontents prenant le pouvoir de façon illégitime et décrétant l’indépendance par la force… avant d’interdire les moyens d’expression (telles les manifestations) dont ils avaient eux-mêmes abusé.
Leur capacité à rassembler les masses pour initier le mouvement, avant de trahir la « confiance collective », nous a donné un aperçu de ce qu’ont malheureusement vécu certains pays, libérés par ceux-là mêmes qui les ont ensuite déçus et exploités…

Mais ne dramatisons pas : la situation n’a pas autant dégénéré ici…
Et cette intransigeance du Collectif est sans doute en grande partie à mettre sur le compte du « paradoxe partisan », que j’ai l’impression de retrouver malheureusement souvent au sein des structures syndicales ou politiques : plus on s’investit dans un mouvement, moins on semble capable d’en faire la critique (même lorsqu’il dérive), et donc moins on construit ce mouvement intelligemment…
L’obstination devenait-elle la seule arme d’un Collectif qui avait tellement peu de foi en sa légitimité qu’il n’osait même pas condamner des violences de peur de passer pour inconstant ?

Même les blocages, après les premiers jours d’opérations « coup de poing », auraient pu n’être utilisés que comme armes dissuasives. Les négociations auraient pu se faire alors que la Martinique était menacée par une paralysie, et non pas forcément en proie à celle-ci !
Mais lorsque certains (y compris le président du Conseil Régional, membre d’un parti indépendantiste !) se sont prononcés en faveur de la reprise du travail en parallèle avec les négociations, ils ont été traités sèchement de « casseurs de grève » (la grève s’entendant, pour ce Collectif, comme un devoir et non un droit)…

L’ambiguïté des médias

Une autre chose qui nous a à la fois surpris et inquiétés, a été le traitement de l’information par les médias.

En métropole, les journaux télévisés ont d’abord feint (comme le gouvernement) de ne pas voir ce qui se passait Outre-Atlantique… Une grève de plus, ce n’était sans doute pas assez croustillant pour qu’on en parle avant au moins 3 semaines.
Puis (comme le gouvernement), les journaux ont semblé bien prendre soin de dissocier le mouvement Guadeloupéen du mouvement Martiniquais et du mouvement Réunionais, comme si tous ces mécontentements n’avaient pas en commun les conséquences d’une même politique, en France et Outre-Mer… Il faut croire que cette idée n’est pas venue à l’esprit d’un journaliste.
Finalement, à la fin du mois de février, la Martinique n’était plus évoquée que dans quelques magasines d’investigation, et n’intéressait les journaux télévisés que lorsqu’il y avait des nuits de violences – et donc de belles images choc à montrer…
Poussant la confusion plus loin, une présentatrice de iTélé a pendant plusieurs minutes parlé des « violences en Martinique… les rues de Pointe-à-Pitre à feu et à sang » ! Cette erreur de débutant (rappel : Pointe-à-Pitre est en Guadeloupe) montrait bien la précision de l’intérêt du journal concerné pour les événements Outre-Mer : « là-bas, c’est loin, c’est tous les mêmes, alors peu importent les détails, et dormez tranquilles! »
De façon générale, la façon et le rythme auquel les événement ont été décrits n’avaient que peu à voir avec la situation réelle et le ressenti ici…

Mais même ici, les médias ont commis de belles bourdes…
Après l’épisode controversé de la contre-manifestation violentée par des jeunes des cités, bien peu de journalistes ont évoqué l’ambiguïté d’un Collectif qui remettait en cause la légitimité d’une contre-manifestation, alors que lui-même manifestait pourtant depuis un mois (et qualifiait la contre-manifestation, c’est un comble, d’ »illicite et dangereuse »!). Bien peu de journalistes ont questionné le Collectif sur la condamnation – ou non – des violences… Le journal France-Antilles a même affiché sur sa une, le lendemain, un édito précisant que s’il fallait juger quelqu’un responsable des événements violents de la veille, ce n’étaient en tout cas « certainement pas les jeunes voyous et leurs jets de pierres »… On marchait sur la tête !

Conclusion

Ce long conflit social nous a tous fatigués, physiquement et/ou moralement, et nous a laissé une drôle d’amertume…
Beaucoup attendent de voir si les accords signés vont vraiment changer la vie des Martiniquais.
Le travail et la vie reprennent petit à petit leur cours (mais on manque encore de viande et de lait !), et les commentateurs ont bien du mal à dire qui a gagné dans tout ça…

Version Collectif : « ON A GAGNÉ !!!OOUUUUUÉÉÉ !!! BEEEUUUUH !!! ONÉLÉMÉILLEEEUUUURRR !!! (Au fait, on voulait quoi déjà ?) »
Version patronat : « Grâce à notre contribution, la Martinique sort grandie de ce long conflit social. Donc on a gagné. (Au fait, c’est écrit quoi, en tout petit en bas de ce qu’on vient de signer ?) »
Version journaliste optimiste : « C’est un accord gagnant-gagnant, donc tout le monde a gagné. (Au fait, on parle bien des accords de libre-échange Chinois, là ?) »
Version journaliste à côté de la plaque : « Sarkozy a gagné. (Au fait, on parle bien de vacances au Mexique, là ?) »
Version Koalate : « Put***** de m**** !!! Les Rosbeefs ont gagné !! (Au fait, on parle bien de Rugby, là ?) »
Version Koztoh : « J’ai gagné… le droit d’aller me coucher, non ? »

Je vous laisse choisir ;-)

3 commentaires pour Échoués sur la grève… ou « L’absurdité partisane »

  • Julien

    Hello les amis,

    Heureusement pour vous qu’Air France (ou Air Bidule je sais pas avec quelle compagnie vous avez voyagé) a pas fait grève pour une fois!!
    En tout cas merci pour ton article. Ton analyse personnelle permet de relativiser un peu tout ce qu’on a entendu.

    Mon avis, à des milliers de km et sans comprendre une seule des subtilités de « nos restes d’empire »: on fait pas d’omelettes sans casser les oeufs. J’ai remarqué que dans nos beaux pays démocratiques, quand le peuple manifestait gentiment, les élites s’en foutait gentiment. Je sais pas si vous avez des contres exemples, mais quand il s’agit de sous-sous et de pouvoir d’achat (pas de petit CPE comme en 2006) c’est pas un petit cortège qui change la face du monde. Les puissants laissent passer l’orage et c’est reparti pour un tout. Et les élections…
    Donc nécessité d’aller un peu plus loin. D’aller trop loin?

    C’est sûr que l’équilibre ne doit pas être facile à trouver et, quand les problèmes pourrissent depuis des siècles, il est compréhensible que des uluberlus déjantés arrivent à trouver leur place plus facilement.

    Voilà, voilà, en tout cas espérons que ces mouvements mettent en lumière les vrais problèmes des DOM-TOM et enclenchent une réflexion nationale sur les possibilités d’améliorations.

    Au plaisir de vous lire.

  • Ben

    chouette article que j’attendais, sur de ton envie de faire partager le devenir de votre nouveau chez-vous !
    et au fait, à quand des photos :D

  • Toh

    Effectivement Julien, sans doute ce genre de conflit ne peut-il pas se faire sans un minimum de poigne. Entre autres choses, comme tu le dis, à cause du mépris des élites qui ont, ici aussi, d’abord attendu que le mouvement pourrisse de lui-même avant de s’y intéresser…

    Mais trop de poigne tue la poigne, et finalement un mouvement égo-centré en vient trop facilement à oublier le pourquoi de son intervention : parmi les réactions sensées face à cette crise, je citerai celle de l’évèque de Fort-de-France, qui a appelé le Collectif à la modération, en signalant à juste titre que ce n’est pas en tuant un malade qu’on peut le guérir…

    Je suis persuadé qu’on peut faire une grève (même une révolution !) tout en gardant les yeux ouverts, en admettant ses éventuelles erreurs, et en motivant le peuple par l’intelligence et non pas par l’obstination brute.
    Que des voyous profitent d’une mouvement de mécontentement pour casser et voler, c’est hélas prévisible, voire inévitable. Que le Collectif ne soit pas capable de condamner ces dérives, c’est par contre décevant.

    Pour ce qui est des suites de ces événements, j’aimerais espérer que les sujets qui ont (re-)surgi au cours des dernières semaines auront droit à une tribune durable : la structure sociale de la Martinique (avec, notamment, la position des békés), les disparités de salaires, les liens entre départements d’outre-mer et métropole (avec, pourquoi pas, la question de l’autonomie), l’organisation économique d’une petite île presque entièrement tournée vers des produits et services non compétitifs, etc.
    Autant de questions qui méritent bien plus qu’une simple évocation nerveuse au milieu d’un mouvement de grève…

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