Heure Outre-Atlantique

Martinique: 06/02/2012 05:15
Métropole: 06/02/2012 10:15

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Mouton métro
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Man looking at a woman (Adolph Gottlieb) – et l'un des nombreux groupes d'enfants du MoMA
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Grand Macabou
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Aurélien dans la cambuse
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À tribord toute !
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La mazurka des petits tracas

Pour celles ou ceux qui n’ont pas la chanse de connaître la mazurka, sachez qu’il s’agit d’une danse merveilleuse, lancinante, poignante, un balancement intime, une rotation incertaine, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, des petits rebondissements subtils ou appuyés, un tourbillon envoûtant alternant avec des contre-pieds timides, beaucoup d’incertain, quand on la maîtrise, chaque geste connu mais improvisé, prévu mais inopiné, une écoute, l’un de l’autre, une attente, mais aussi une action, une orientation de la danse, dirigée mais subie, donnée mais reçue, une surprise à chaque pas, un jeu permanent de connu et d’inconnu, de tentatives osées ou de repos discret…

Un peu, en fait, comme l’attente d’une voiture en Martinique.

Et bien, chères lectrices et chers lecteurs, j’ai une grande nouvelle : nous avons récupéré la voiture !
Mais non sans une dernière surprise, pas très agréable, que je m’en vais vous conter dans l’ordre et en repartant du début, n’ayant pas eu le temps, ces derniers jours, de tenir mon rythme dans ce journal.

Jusqu’à mercredi dernier, il y a pile poil une semaine, nous en étions à deux semaines de retard, nos appels quasi-quotidiens vers la compagnie martitime se soldant inéluctablement par la même réponse prononcée par la voix flegmatique d’une dame peu amène : « Le container est toujours en Guadeloupe.« 
Et mercredi, c’est sur le même ton blasé que la dame (que je harcelais pourtant presque tous les jours et qui aurait dû être enchantée de pouvoir enfin se débarrasser de moi) m’a annoncé : « Ah oui, ça y est, votre voiture est arrivée ce matin à Fort de France.« 

Je n’en croyais pas mes oreilles, je lui ai fait répéter plusieurs fois, un peu comme Jéjé quand il gagne au loto et qu’il croit (à juste titre) qu’il n’a pas pu être gagnant puisqu’il perd toujours (il faudra effectivement que je lui ré-explique que la somme d’argent qu’il a jouée depuis qu’il joue vient sans doute à peine de lui être remboursée lors de son dernier gain, et encore, au détriment des autres pauvres joueurs qui claquent la triste margarine de leurs épinards en croyant qu’ils pourront un jour la remplacer par du beurre, mais je digresse…).

Donc, le container arrivé, il nous fallait tout de même attendre le déchargement du bateau (qui se trouvait être, ironie du sort, le cargo parti de Saint-Nazaire deux semaines après le nôtre : je ne me serais pas pressé d’envoyer la voiture, elle serait peut-être arrivée plus tôt !).
La voiture serait disponible au nouveau port de la Pointe-des-Grives à partir de lundi 14 heures, mais je pouvais déjà effectuer les rituels paperassiens avant, ô joie.

Jeudi, courte parenthèse à cette histoire, Greg m’a conduit en voiture vers les Assedic du Lamentin, où j’ai également eu mon premier entretien ANPE, ça y est, je suis officiellement demandeur d’emploi, enfin, en vacances pour le moment vu que je purge les congés payés que mon regretté patron ne m’avait pas permis de prendre, fin de la parenthèse.

C’est donc vendredi matin, à la première heure (enfin, la sixième), que j’ai accompagné Maïna sur la navette vers Fort de France, pour me rendre à la compagnie maritime dès l’ouverture, 7h du matin selon les informations qui m’avaient été fournies, confirmées par l’affichage sur leur porte.
Je rentre dans les locaux à 7h01, un employé endormi m’annonce que la compagnie n’est ouverte aux clients qu’à partir de 8h. Merci pour la communication.
J’attends tranquillement l’heure dite en lisant Charlie, puis je retrouve mon employé (à peine moins endormi), nous échangeons plus de paperasse que de mots, il me tend finalement un dernier papier que je dois échanger à la caisse contre le droit de payer les opérations portuaires liées à ma voiture.

À la caisse, le caissier marmonne :
- Ssss-cent quarante euros.
- Pardon ?
- Ssss-cent quarante euros.
- SIX cent quarante euros ??
- Oui.
- Comment ça ? Il doit y avoir une erreur, sur mon devis on m’avait annoncé DEUX cent quarante euros…
- Ah ben là c’est six cent quarante.
- …
-

Je retourne voir mon employé avec assez de sourcils froncés pour le réveiller tout à fait, et lui fait part de mon incompréhension. Je lui montre même le papier (reçu il y a plus d’un mois) mentionnant la somme de 240 euros. Là il me fournit l’explication :
- Oui, mais votre bateau, il est reparti en Guadeloupe !
- ??? Euh, vous croyez que c’est moi qui ai demandé à ce que le bateau reparte en Guadeloupe et me livre mon container avec deux semaines de retard ???
- Non, bien sûr, mais c’est ce qui s’est passé, et il a fallu décharger les containers en Guadeloupe, et les charger sur l’autre bateau il y a quelques jours.
- ET EN QUOI EST-CE À MOI DE PAYER ???
- Bon, moi je ne peux rien faire, voyez ça avec la dame, là.

J’ai eu plus ou moins la même discussion avec elle (j’ai reconnu la dame sans émotions que j’avais eue au téléphone presque chaque jour depuis deux semaines), et elle ne voulait rien savoir, poussant même le vice jusqu’à me dire qu’elle me comprenait tout à fait, qu’elle était totalement d’accord avec moi, que je n’étais en rien responsable… mais que c’était quand même à moi de payer le surplus si je voulais récupérer ma voiture !
Sans m’emporter, mais tout de même complètement éberlué par ce racket organisé, je lui ai fait part de mon incompréhension. Lorsque dans une transaction commerciale le commerçant fournit un bien ou un service avec deux semaines de retard, la moindre des choses serait d’indemniser le client, ou au minimum de lui présenter des excuses : là, non seulement je n’avais eu droit à aucun mot exprimant le moindre regret de leur part, mais en plus c’était à moi de payer le coût de la grève !

J’ai compris, bien sûr, la logique de ce coût : la grève des dockers de Martinique avait duré assez pour forcer mon bateau à repartir en abandonnant sa cargaison en Guadeloupe (où les dockers ne faisaient pas grève), et le déchargement/re-chargement avait bien sûr dû être payé aux dockers Guadeloupéens.
Il me semblait légitime que la société responsable des dockers paye le coût de cette grève, mais la dame de la compagnie maritime m’a expliqué que cette société n’avait absolument pas les moyens de payer les dizaines (centaines ?) de milliers d’euros correspondant à toutes les marchandises de tous les containers livrés en retard… Ceci explique, bien sûr, le pouvoir de chantage énorme que possèdent les dockers ici (et ceci explique aussi qu’ils soient payés deux fois plus que mon dernier salaire d’ingénieur)…
Ensuite, les sociétés jouent aux dominos : la société des dockers fait payer à la compagnie maritime, qui ne voit pas de raison de payer elle-même (l’économie de marché s’encombrant rarement des casserolles de la déontologie), et fait donc payer la facture aux clients finaux. Le coût étant étalé sur tous les clients, il est jugé moins difficile à supporter (surtout pour ceux qui ne le payent pas !).

J’aurais bien sûr été prêt à payer, presque sans rechigner, quelques dizaines d’euros, admettons, mais 400 euros en plus, ça triplait le coût de la prestation !
J’étais bluffé par un tel raisonnement, qui met le client en position d’otage non seulement des grévistes, mais aussi des prestataires qui ne voient pas plus loin que le bout de leur livre de comptabilité.
Et autant je reste compréhensif, dans une certaine mesure, concernant les revendications des grévistes (dans notre cas, il s’agissait d’employés précaires qui réclamaient un CDI), autant je suis effaré par les compagnies qui abusent de leur monopole pour faire subir toute leur volonté aux clients finaux !

N’obtenant rien de concret, je me suis finalement eclipsé pour appeler la société de logistique qui avait été mon premier prestataire en métropole, et mon interlocuteur, qui avait été si gentil à Saint-Nazaire, s’est montré aussi froid et manichéen que tout commercial poussé dans les derniers retranchements de son portefeuille.
Il a aussi joué le domino en m’avançant les mêmes arguments que la compagnie maritime: « ce n’est pas de notre faute« , « il faut bien que quelqu’un paye« , « et pourquoi ce serait nous ?« … PARCE QUE TU M’AS VENDU UNE PRESTATION EN ME FAISANT CROIRE QU’ELLE ME COUTERAIT 240 EUROS, BACHIBOUZOUK !

Hum.
J’étais un peu en colère, mais je ne lui ai pas vraiment dit « bachibouzouk », hein, ne me prenez pas pour plus méchant que je n’essaie de me faire passer, je me défoule un peu ici, c’est tout :-)

Finalement, à force de persuasion et en faisant appel à sa fibre commerciale (plus que solidaire), j’ai réussi à obtenir son engagement (oral, mais par la suite il tenu parole) de nous rembourser 100 euros sur la somme totale.
Soi-disant, ces 100 euros constituaient malheureusement plus ou moins sa marge sur notre dossier (mais à raison de 2 ou 4 voitures expédiées par semaine, ça m’étonnerait bien qu’ils ne se fassent que 100 euros !), mais il consentait avec panache à faire ce sacrifice.

Je suis retourné voir la dame de la compagnie maritime, et en jouant cette fois avec sa fierté commerciale (« L’autre société s’est engagée à me rembourser 100 euros, êtes-vous capable de faire un geste similaire ? »), elle a finalement consenti à enlever également 100 euros de la note, prenant l’air magnanime d’une souveraine sur le point d’épargner la vie d’un gueux affamé pris à chaparder une miche de pain.

Ouais, c’est à la tête du client, quoi.
Fallait le dire tout de suite, c’est plus simple.

Nous avons finalement payé 540 euros (les 100 euros de la société de Saint-Nazaire devant nous être remboursés après), et je suis reparti, toujours furax bien que content de mon marchandage, marchant vigoureusement sous pluie battante, direction le loitain quartier de Dillon où je devais effectuer les formalités douanières.

J’ai marché pendant trois bons quarts d’heure, abrité sous mon fragile parapluie, me perdant dans le quartier TSF, le bas du corps bientôt totalement trempé, les pieds nageant dans des rivières d’eau de pluie, tentant tant bien que mal de protéger mon sac à dos (contenant tout plein de papiers importants) et ma tête (contenant aussi quelques broutilles importantes)…

J’étais à quelques centaines de mètres de ma destination quand j’ai demandé ma direction à une passante, qui, non contente de me renseigner, a arrêté une voiture pour moi et carrément demandé (dans un créole autoritaire) au conducteur de me prendre en stop pour me conduire aux douanes !
Y’a pas à dire, les gens ici sont adorables, et, j’ai l’impression, surtout quand ils ne sont pas payés pour l’être !
(Il est vraiment malheureux que l’esprit commercial et l’appât du gain pervertissent une mentalité aussi naturellement tournée vers l’entraide…)

Mon chauffeur improvisé m’a donc déposé devant les douanes, où j’ai eu la surprise de retrouver deux Martiniquais que j’avais repérés (côté clients) à la compagnie maritime pendant mes longues discussions une heure plus tôt. L’un d’eux m’avait même envoyé quelques regards de soutien, me faisant comprendre qu’il était bien d’accord avec moi sur le caractère scandaleux du surcoût qu’on me faisait subir !
Avec son ami, ils étaient en fait en train de faire les mêmes démarches que moi, pour récupérer une voiture qu’ils avaient, par contre, eu la chance de mettre sur le deuxième bateau (parti deux semaines plus tard, mais nous allions récupérer nos voitures en même temps).

Formalités douanières accomplies relativement rapidement par un agent très sympathique, rien à redire, ce n’est pas parce que ma pacsette est fonctionnaire, mais là, pour le coup, certains employés du privé pourraient prendre leçon !

Un peu dépité par toute cette histoire, je suis reparti, toujours sous une pluie diluvienne, à pied, puis en bus, vers le centre de Fort de France, j’ai repris la navette, et suis rentré me changer de mes vêtements détrempés.

Le week-end a été tranquille : la météo était toujours capricieuse, et nous n’avons pas réussi à faire démarrer la vieille bagnole que Greg nous avait prêtée, donc, toute vadrouille étant exclue, nous nous sommes baqués sur la plage de l’Anse Mitan et avons bouquiné jusqu’à plus soif.

Lundi, c’est avec toujours un peu d’appréhension que je suis reparti en bus vers le quartier Dillon, ne sachant pas trop à quoi m’attendre au bout de cette aventure.
La colère du surcoût passée, j’étais content que la plupart des formalités aient déjà été réglées, et d’être si près du but – malgré une petit inquiétude toujours au ventre : la voiture allait-elle être là ? Dans quel état ? Et son contenu ?

Je marchais depuis vingt bonnes minutes, sous un soleil brûlant cette fois-ci, après le stade de Dillon, à la recherche du nouveau port de la Pointe-des-Grives, lorsque j’ai vu arriver, droit vers moi… l’un des deux Martiniquais que j’avais croisés au cours de mes démarches précédentes ! Allant eux-même chercher leur voiture au port (mais ils étaient motorisés), ils m’avaient reconnus sur le côté de la route, s’étaient garés un peu plus loin, et l’un deux venait carrément me chercher pour me proposer de me conduire !
Je vous avais bien dit que les Martiniquais étaient d’une gentillesse déconcertante !

Ce dernier trajet en auto avec mes deux anges-gardiens m’a bien facilité la tâche, car j’aurais certainement bien galéré pour trouver la zone d’enlèvement des véhicules !
Finalement, après encore une bonne heure de queue et d’échanges de paperasse, j’ai récupéré notre Scénic, en parfait état, le moteur ronronnant sans problème, le contenu aussi tassé et ficelé que je l’avais laissé, sans rien qui manque, avec même une petite araignée déséchée sous le rétroviseur intérieur, preuve que le temps avait passé.

J’ai imaginé la voiture et son contenu, passant les heures, les jours et les semaines dernières, immobiles dans le container, attendant patiemment d’être récupérée pendant qu’une araignée avait eu le temps de vivre, grandir, s’installer, tisser sa toile, sans doute avoir faim en l’absence de moucheron, et même mourir…
Toutes ces heures passées, pour tant d’objets inanimés aussi, sans ressentir le temps qui passe…
(Ça m’a fait un peu penser à Marvin, l’androïde paranoïde du Guide du Routard Galactique de Douglas Adams, qui, dans je ne sais plus quel épisode, est malencontreusement abandonné par les héros et ne les retrouve qu’après qu’ils ont fait un saut de le temps de plusieurs millions d’années vers le futur ; pour eux, cela a « pris » quelques instants, mais le pauvre androïde, lui, a dû s’occuper à ranger les voitures d’un parking souterrain pendant ces millions d’années, en attendant de reprendre l’aventure avec ses propriétaires… Hu hu hu, j’adore Douglas Adams :-) )

Bref (si j’ose dire), fin de l’aventure, notre voiture n’est plus au milieu de l’Atlantique, mais au fond de notre garage !
Les affaires, déficelées, détassées, débarquées, et déballées, parfois avec surprise (« tiens, j’avais mis ça dans la voiture ? »).
Mon bureau et mon ordi installés, mon piano enfin retrouvé…
Nous voici enfin « chez nous », pour de bon !

Un autre jour, si j’ai le temps, je vous parlerai d’EDF qui ne sait plus où en est notre dossier ; de ma mutuelle qui m’a annoncé qu’ils s’étaient trompés en me faisant un devis et qu’ils ne travaillaient pas en Martinique ; des moustiques qui continuent de traverser la moustiquaire en nous nargant ; ou encore du vendeur de pizzas métro-facho de l’Anse Mitan qui nous a mis hors de nous en passant 10 minutes à sortir tout un tas de mensonges démagos contre les fonctionnaires et en concluant son monologue crétin par un souhait qu’il y ait plus de Sarkos pour mettre de l’ordre parmi tous ces profiteurs de profs et ces fainéants de chômeurs…

Mais aussi, un autre jour, car au bord de la mer l’humeur change au même rythme que le temps, je vous parlerai de nos charmants voisins du dessus, un couple quinqua mixte métro-créole qui ne vont pas tarder à emménager et vont donc peut-être accélerer un peu les travaux de la résidence ; des pistes de boulot qui se dessinent (timidement) devant moi et me donnent envie de regarder du côté formation plutôt que développement ; de mon amie Pascou qui arrive dans deux jours et sera donc la première à nous rendre visite ici ; des chouettes oiseaux que nous voyons par ici, des énormes frégates majestueuses qui planent au-dessus de la mer aux minuscules colibris qui volettent de fleur en fleur ; des cieux toujours plus magnifiques d’un jour à l’autre ; de notre prochain séjour d’une dizaine de jours, début novembre, en Guadeloupe ; …et de ma Koalate qui me serre les coudes et rend mon installation ici évidente, nécessaire, et joyeuse :-)

Mais pour aujourd’hui, comme le dit si bien Raphaël Confiant : C’est pris fin, mesdames et messieurs de la compagnie !

2 commentaires pour La mazurka des petits tracas

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